Échange entre Fanny Robilliard et Raphaël Perraud – Quatuor pour la fin du temps

Actions ponctuelles à Cherbourg

– 28 janvier 2019 –

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Lors de leur venue à Cherbourg, les membres du Quatuor pour la fin du temps ont réalisé deux ateliers pédagogiques : un avec les élèves du collège Sainte-Mère l’Église et un autre avec le grand public. Pour l’occasion, une groupe de collégiens a réalisé une chorégraphie autour de l’oeuvre de Messiaen. Ceci a attisé la curiosité des musiciens, mais aussi des autres enfants et spectateurs. Fanny Robilliard (violon) et Raphaël Perraud (violoncelle) reviennent sur ces expériences lors d’un échange mené par leur agent, Jean-Marc Peysson.

 

JM.P. : Les membres présents du Quatuor pour la fin du temps vont faire part de leur expérience à Cherbourg et plus particulièrement la commune de Sainte-Mère l’Église, où ils ont rencontré les collégiens et le public avant le concert du Quatuor pour la fin du temps donné le lendemain à Cherbourg.

R.P. : On a tout d’abord participé à un échange avec les collégiens. La première chose à dire, c’est que ce sont eux qui nous ont accueillis par une présentation de l’œuvre originale que les enfants avaient réalisé avec leur professeur. C’était une présentation succinte mais originale dans la forme parce qu’ils étaient une douzaine, et ils avaient préparé un texte dont chacun énonçait 3-4 phrases à la suite. Ils expliquaient un peu le parcours d’Olivier Messiaen, sa forme d’expression, le fait qu’il associe les sons et les couleurs, mais aussi le contexte du Quatuor. Ils avaient bien compris la lourdeur historique de sa composition ; ils étaient très sérieux.

 

JM.P. : Je me permets de faire une petite remarque : j’étais très surpris d’apprendre que c’étaient les collégiens qui ont fait une présentation de l’œuvre et pas les musiciens qui ont présenté l’œuvre au public. C’est totalement l’inverse de ce qui est habituellement fait et je dois dire que la démarche était particulièrement originale.

F.R : Oui, et d’ailleurs on les sentait très imprégnés de tout ce qu’ils ont appris pendant la période de préparation, avec des instits tout à fait formidables. Elles ont réussi à les capter sur une œuvre qui est quand même complexe, que nous-mêmes en tant que musiciens il faut qu’on arrive à défendre. C’est un discours très particulier et c’est une ambiance – comme l’a dit Raphaël – assez lourde et pesante parfois. Et on ne les sentait jamais ennuyés quand on a joué, très émus aussi. Certains à leur manière, et d’autres prenaient la chose très au sérieux aussi. En tout cas, il n’y a eu aucune raillerie des copains quand certains se levaient pour danser ; ils ne participaient pas tous à la chorégraphie. Certains restaient assis et regardaient. Il y a aussi le fait que les institutrices les ont laissés complètement libres de nous poser les questions qu’ils voulaient par la suite. Ça a créé une sorte de liberté entre nous, du coup ils ne se sentaient pas du tout muselés par la présence de leurs institutrices, qui n’ont jamais interféré entre eux et nous. Ça a créé un très beau moment.

 

JM.P. : Dans ce que Raphael et Fanny ont successivement décrit, il y a quelque chose qui est surprenant : le fait qu’il y ait eu une chorégraphie sur deux des mouvements de ce Quatuor. La danse n’est pas le mode d’expression qu’Olivier Messiaen, comment dire ; chérissait le plus au monde. Ce n’était pas forcément ce qui l’intéressait le plus. Alors Roger Muraro, le pianiste du Quatuor pour la fin du temps, qui est l’un des héritiers spirituels d’Olivier Messiaen, comment a-t-il réagi face à ces jeunes qui ont mis en place une chorégraphie sur cette musique ?

F.R. : Il a été très curieux d’abord, puis il aussi été touché de voir ces jeunes qui essayaient d’exprimer quelque chose sur une musique nouvelle pour eux. Il n’a pas du tout été dans le jugement ; il regardait, il était attentif, il a trouvé ça intéressant. Ensuite, il s’est lancé dans toute une présentation de sa propre relation à Messiaen, sans être jamais déplacé par rapport à ce qu’il a lui vraiment vécu. Il me semble qu’il est resté passionnant pour eux, ils étaient tous en train d’écouter, il n’y pas eu de bavardages ! C’est fou parce qu’il a quand même parlé une bonne demi-heure, en tout. Il a vraiment essayé de toucher à tous les côtés, aussi bien du Quatuor pour la fin du temps que de la vie de Messiaen, pour que les élèves aient une image un peu plus riche de tout ça. Il l’a fait avec beaucoup de naturel et même d’humour. Ils ont rigolé, c’était super. Un très beau moment.

R.P. : Ce que je peux rajouter par rapport à la chorégraphie c’est que ce nous n’étions pas au courant. Donc c’était au départ un peu une surprise, et on a senti que c’était un moment important pour les élèves. Il y avait donc aussi de notre part une curiosité de savoir ce qu’ils avaient préparé, comment ça allait se dérouler ; on n’était donc pas du tout dans le jugement. On était curieux.

F.R. : Curieux les uns des autres.

R.P. : Oui, c’est ça.

 

JM.P. : Il y a donc eu deux groupes : un groupe de collégiens l’après-midi, et un groupe « grand public » le soir. A chaque fois on a retrouvé ce groupe de 8 jeunes qui présentaient leur chorégraphie. Est-ce que vous avez vu une différence de perception, d’attitude, d’écoute entre les deux ?

F.R. : C’est vrai que le soir, il y avait des adultes dans la salle, donc ça rendait les choses un petit peu différentes. Et aussi, j’ai senti qu’il y avait une attitude différente de la part des élèves, car c’est la dernière fois qu’ils présentaient leur projet. Il y avait une certaine nervosité, certaines filles avaient changé de vêtements pour s’habiller plutôt en noir. On sentait qu’il y avait une certaine émotion de terminer ce projet. C’est vrai que parfois, quand on crée un projet de longue haleine, on ne se rend pas forcément compte que ça va être fini très vite et que ça va nous manquer, et à quel point ça a élargi nos horizons. C’est peut-être personnel, mais je sentais ce soir-là une nervosité, un peu comme nous quand on a travaillé une œuvre pendant très longtemps et qu’enfin on va jouer. On est pris dans une émotion qui nous dépasse, et finalement on se retrouve un peu tristes.

R.P. : Moi je n’ai pas ressenti tout à fait la même chose. Je les ai trouvés très impliqués dans les deux sessions. Lors de la première session, je les ai trouvés peut-être un peu fébriles parce que c’était la première fois qu’ils exposaient, alors ils devaient se demander : « Comment les musiciens vont recevoir ce qu’on a préparé ? ». C’est vrai qu’après, dans la deuxième session avec le public, là on sentait qu’il avait quelque chose de plus officiel, d’autant plus que ça s’était bien passé avec nous.

 

JM.P. : Il y a peut-être un point qu’il faut aborder : la relation, ou plutôt le contact entre ces jeunes et le Quatuor, les questions qu’ils ont posées, l’intérêt qu’ils ont eu pour certains instruments, l’activité et autres.

F.R. : Alors ils ont posé beaucoup de questions, ils étaient très curieux. Il y en a un qui a commencé, et après ça a fait effet boule de neige, ils ont tous levé la main. Alors moi on m’a demandé si j’avais participé à The Voice, ce qui était assez drôle ; j’ai répondu que non. Ils avaient l’air de tous connaître l’émission et ils ont certainement pensé que nous aussi on pouvait passer à la télévision par le biais de The Voice. Ils nous ont aussi posé des questions par rapport à combien de temps on travaillait, à quel âge on avait commencé la musique. Certains faisaient de la musique : l’un un peu de piano, je me souviens aussi d’une fille qui faisait du violon. Ils étaient aussi très curieux de savoir comment on vivait de notre métier.

JM.P. : Ils ont demandé à jouer ou pas du tout ?

F.R. : Non, ils n’ont pas demandé à jouer.

R.P. : Par contre, ils nous ont posé la question de savoir pourquoi on avait choisi notre instrument. Il y a aussi eu des questions sur notre parcours, ils voulaient savoir si on gagnait bien notre vie, si on était issus d’une famille de musiciens. Ils étaient très curieux ; on leur expliquait qu’on avait commencé petits, qu’on pouvait jouer sur des instruments plus petits. Les enfants n’étaient pas passifs, tout le monde a participé.

 

JM.P. : Et le soir avec les adultes, est-ce que c’était aussi actif ?

F.R. : Au contraire, on a demandé s’il y avait des questions, mais personne n’en a posé.

R.P. : Les gens n’ont pas osé.

F.R. : Mais pour ce qui est des jeunes, le fait de les retrouver le soir après la première session de chorégraphie nous a donné le sentiment qu’on avait créé un lien. On s’est reconnus, on était contents de se retrouver. Ils nous ont vu rentrer dans la salle, et ils nous ont tous fait signe ; il y avait quelque chose de familier entre nous, une accessibilité. Le pari est réussi quand même !

 

JM.P. : C’était donc une expérience intéressante de passer une après-midi avec ces jeunes ?

R.P. et F.R. : Oui !

R.P. : Ce qui était intéressant surtout, c’était de voir que le langage d’Olivier Messiaen les captivait complètement (alors qu’entre Messiaen et The Voice, il y a un monde). C’est peut-être dû au contexte historique, mais ils étaient tout de même très intéressés.

F.R. : Oui, ici ils étaient actifs ! Quand ils regardent la télé, ils ne sont pas actifs malheureusement. Mais ici, ils avaient des gens qui jouaient en live devant eux, à qui ils pouvaient poser des questions, qui ont créé un vrai rapport avec eux, forcément ça les rend actifs.

R.P. : Dans ce côté actif, la chorégraphie a une place très importante parce que justement ça les implique dans cet échange autrement que par une présentation ou le fait de poser des questions. Ça les implique physiquement. C’est une bonne chose.