Interview d’Arnaud Guillou – Metteur en Scène

Résidence Opéra à Coulommiers – Saison 18-19

 

Arnaud Guillou

 

  1. Présentez-vous.

A.G. : Je suis Arnaud Guillou, je suis chanteur lyrique, metteur en scène, et j’ai aussi la casquette de formation et médiation en musique. Mon instrument, au départ, c’est le chant, et je cherche à développer cet axe de formation musicale liée au spectacle, qui m’intéresse beaucoup. Je ne fais jamais de médiation hors-contexte, c’est à dire que j’adopte un discours de médiation toujours par rapport à une œuvre précise, pour avoir des repères clairs.

  1. Comment s’est mise en place cette résidence ?

A.G. : J’ai une compagnie « Les voix élevées – Les mains dans le cambouis ». Le nom est très représentatif de ce qu’on a envie de faire : un produit vocal qui relève de l’excellence. Parce que l’excellence fonctionne, même en termes de médiation. On dit souvent que les gens n’y connaissent rien et que ça ne s’entend pas, mais selon moi ce n’est pas vrai ; les gens sont très sensibles aux produits de très haut niveau, qui est authentiquement bien fait, avec des artistes qui savent de quoi ils parlent. Donc les personnes que l’on engage sont souvent de très haut niveau ; c’est la première chose qui nous lie avec La Belle Saison, qui a une très bonne programmation de musique de chambre. L’objet de la compagnie, c’est justement cette médiation : autour d’un spectacle, on va avoir un parcours d’action culturelle lié à une œuvre en particulier.

J’ai rencontré Antoine (Manceau), parce qu’il savait que c’était ce que je faisais. L’année dernière, il avait pour projet de monter une comédie musicale pour la classe de chant choral du Conservatoire de Coulommiers. Ils m’ont demandé si ça m’intéressait de mettre en scène et de médiation, de transmission sur ce que je savais. J’ai donc travaillé toute l’année dernière avec un groupe de chant choral très hétérogène au niveau de l’âge sur un super projet. Mon objet à moi c’était vraiment le corps dans l’espace : comment vous racontez des choses avec votre corps, ne serait-ce qu’avec sa position : la hiérarchie entre les personnages, leurs rapports affectifs… J’ai aussi travaillé la dynamique de groupe. Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est de travailler sur le domaine scolaire, et le groupe humain. C’est à dire de travailler sur cette micro-société qu’est une classe, avec des enfants très différents qui viennent de cultures et d’horizons divers ; on voit qu’avec le discours artistique, on arrive à créer un groupe homogène fait de toutes ces hétérogénéités.

J’ai décidé de recommencer cette année avec cette nouvelle résidence.

  1. En quoi cette nouvelle résidence est différente de la précédente ?

A.G. : Cette année, le projet se réalise dans des écoles. On intervient dans trois écoles, pour un total de six classes de primaire avec lesquelles on monte un conte musical construit autour d’une petite trame narrative sur différents opéras du répertoire. Pour chaque opéra retenu, on a extrait une pièce. Chaque classe va travailler une pièce mais ils sont tous sur le plateau en même temps, pour respecter cette idée de groupe qui m’intéresse beaucoup.

  1. Quelles sont les enseignements que vous cherchez à transmettre aux élèves ?

A.G. : On leur parle aussi beaucoup de cette place de soliste, qui est brillante, un peu en vue, mais en même temps le soliste sans le groupe, il n‘est rien, en vrai. C’est à dire qu’à un moment, oui, on le voit plus que les autres ; mais malgré tout, un soliste qui n’est pas porté par un groupe, il rame, c’est un enfer, je l’ai vécu. Par contre, si on a un soliste qui est dans un groupe, qui est porté, qui va effectivement être un peu plus en lumière à un moment, puis qui va ensuite redonner la parole soir à un autre soliste soit à un groupe, le spectacle fonctionne.

Le spectacle, à mon avis, c’est la force du groupe. Et il m’intéresse d’exploiter cette force là même en termes de médiation. Il y a un côté éducatif à expliquer que la force réside dans le groupe. Je ne pense pas que chacun doive arriver au même endroit ; on a tous des compétences et des qualités qui font que l’on a une place, dans laquelle nous sommes uniques. Et cette place est liée au groupe. La médiation a aussi beaucoup de sens là-dedans. Selon moi, l’art est quelque chose qui ne requiert pas de compétences particulières pour y le recevoir, et pour y être sensible : il faut simplement mettre ses émotions à disposition. Pour apprendre aux gens et aux enfants en particulier à se mettre à disposition, on peut fonctionner sur le mode participatif, mais aussi en étant simple spectateur.

  1. Pourquoi avoir choisi cette forme – un projet annuel, avec du chant, et théâtralisé – pour cette action de médiation ?

A.G. : Le projet était à la base construit autour de l’opéra, dans lequel on retrouve le chant et le théâtre. On avait aussi une contrainte de temps qui a fait que l’on n’a pas pu composer de la musique nous-mêmes. On a donc pris des pièces du répertoire qui semblaient abordable pour ces enfants-là. On a choisi également de théâtraliser parce que le chant contient intrinsèquement une part de théâtre. A partir du moment où l’on dit un texte, c’est que l’on a quelque chose à transmettre. On va donc passer par une prise de parole en public, qui devient du théâtre à l’opéra.

Grâce à cette théâtralisation, on peut aussi travailler la prise de parole avec les élèves et le chant qui va avec. Les intentions du théâtre et du chant vont se combiner. Mon travail ici n’est pas d’enseigner le chant choral mais le théâtre dans l’opéra. On va développer l’émotion sous un autre angle grâce au chant.

  1. Avez-vous simplifié les chansons du répertoire pour les enfants ?

A.G. : Non, il s’agit des chansons comme elles sont écrites. Elles sont chantées avec des voix d’enfants, mais ce sont vraiment les pièces d’opéra. On a également des pièces d’opéra qui ont été écrits pour des enfants : Douce et Barbe Bleue et Les Enfants du Levant d’Isabelle Aboulker. On a bien pris en compte à l’écriture que les pièces seraient chantées par des enfants.

  1. Quelles étaient vos intentions lorsque vous avez rédigé la pièce que vont jouer les enfants ?

A.G. : On a imaginé cette histoire pour justifier le fait qu’on avait que des extraits ; les enfants vont se balader dans la forêt et visiter les ateliers dans lesquels sont construits Carmen ou La Flûte Enchantée.

  1. La médiation est-elle différente avec ce public d’écoles, qui n’a as forcément de formation musicale, par rapport aux élèves du Conservatoire de la résidence précédente ?

A.G. : Pas tellement, car ils sont aussi des enfants. Au niveau du chant, il y avait quelque chose de plus suivi au Conservatoire parce qu’ils avaient choisi de faire la chorale, ils aimaient ça. C’était plus facile de les impliquer. Mais pour ce qui est de la difficulté d’implication du corps en plateau, c’est la même chose. Ils ont l’habitude de jouer à faire semblant, mais quand on leur demande de le faire, ils sont complètement inhibés et dans le jugement. Ils se sentent ridicules ou gauches… Alors que tous leurs jeux consistent à ça.

Seuls les tout petits échappent à cette inhibition. Par exemple, l’an dernier, les plus petits étaient très impliqués lors de l’initiation au clown qui était organisée. Ce n’est donc pas si différent entre les deux types de publics.

  1. Que pensez-vous que les enfants ont appris à la fin du projet ?

A.G. : Je pense que le plus important est qu’ils aient au moins compris que travailler en groupe a du sens.

  1. Et pour la suite, avez-vous un projet en tête ?

A.G. : Il dépendra des besoins de La Belle Saison et du territoire. Selon l’appel à projets qui sera réalisé et les structures qui y répondront, on concevra un projet en adéquation avec les attentes et qui soit adapté au public que l’on rencontrera. Si tu travailles avec un groupe de 15 ou un groupe de 120, tu ne fais pas du tout les mêmes ateliers, ce n’est pas le même rythme de travail, donc j’adapterais par rapport à leurs besoins de territoire – s’ils ont besoin de moi !