Interview de Thomas Savy et Karl Jannuska

Résidence Jazz à Coulommiers

– 17 janvier 2019 –

 

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Au cours la saison 2018-2019, Thomas Savy anime une résidence à Coulommiers orientée vers le jazz et ses instruments. Clarinettiste et saxophoniste de métier, il intervient régulièrement auprès des écoles maternelles et primaires de la commune, ainsi que dans la classe jazz du Conservatoire. Il s’accompagne souvent d’amis musiciens, comme Karl Jannuska aujourd’hui, batteur et percussionniste.

  1. Présentez-vous.

T.S. : Je suis Thomas Savy. Je joue de la clarinette basse et de plusieurs saxophones. Musicien classique de formation, mais aussi musicien de jazz improvisateur depuis 25 ans. J’ai commencé par la clarinette classique, puis j’ai terminé mes études en classe de jazz du Conservatoire National Supérieur.

K.J. : Je suis Karl Jannuska, je suis canadien et je vis à Paris depuis 18 ans. Je joue de la batterie jazz et des percussions. Au début j’étais plutôt autodidacte, puis j’ai étudié la musique à Montréal, à l’université McGill.

 

  1. Comment vous est venue l’envie et l’opportunité de réaliser des ateliers pédagogiques ?

T.S. : J’enseigne depuis très longtemps. Il est rare de gagner sa vie en tant que musicien seulement en jouant, mais pour moi c’est bien plus qu’une simple nécessité financière. J’adore enseigner et transmettre, réussir à faire réaliser des progrès à des enfants ou des adultes, que ce soit en classique ou en jazz. C’est un plaisir très différent de celui du concert, mais tout aussi intense. J’ai eu des professeurs de clarinette en particulier qui m’ont beaucoup marqué, et j’ai moi aussi ce plaisir de la transmission aujourd’hui.

K.J. : C’est une bonne réponse, je pense la même chose que toi. J’ai eu quelques très bons professeurs et c’est grâce à eux que j’en suis ici aujourd’hui et que je fais ce métier. C’est un vrai plaisir de pouvoir transmettre ça aux enfants, cette passion que l’on a.

T.S. : Et puis on se dit que ça va peut-être les rendre heureux et leur faire du bien.

 

  1. Quels types de publics êtes-vous amenés à rencontrer ? En quoi les relations sont-elles différentes ?

T.S. : J’enseigne à des enfants généralement débutants, mais aussi à des adultes aux niveaux très différents, qui veulent parfois devenir professionnels. Mais quelle que soit la situation, il y a toujours un moyen de transmettre quelque chose, de faire progresser, et d’être heureux. Peu importe le niveau des participants, d’une certaine façon. C’est vrai qu’on change un peu notre fusil d’épaule selon le public auquel on a affaire. Si je devais aller faire travailler des élèves du CNSM, je préparerais les choses autrement. Mais de toute façon c’est toujours difficile de transmettre correctement, et c’est toujours aussi gratifiant quand ça fonctionne.

 

  1. Et sur des ateliers d’éveil musical avec de très jeunes enfants comme ce matin, comment arrivez-vous à transmettre des choses ? Est-ce plus compliqué ? Quel effet sur ces publics selon vous ?

T.S. : Je ne pense pas que ce soit plus compliqué. C’est comme en concert ; la première chose qui est indispensable à ce qu’il arrive quoi que ce soit, c’est l’engagement. Alors si on est engagé et qu’on fait les choses avec sincérité, alors on a une chance que ça fonctionne. Et après la récompense c’est de voir des enfants qui rigolent, qui tapent dans leurs mains, qui sont heureux et là quoi. Parce que les petits enfants sont dans l’idée de ludique et de plaisir immédiat. Les adultes, c’est complètement autre chose, même s’il faut bien sûr que la notion de plaisir subsiste. Le plaisir et le désir sont des moteurs essentiels de la progression et de l’apprentissage. Mais pour les enfants, la réaction est immédiate ; c’est tout de suite oui ou tout de suite non.

 

  1. Quel effet sur ces publics selon vous ?

T.S. : C’est vrai que ce matin ils avaient l’air contents, surtout les derniers qui étaient un peu plus grands. Nous-mêmes (avec Karl), je pense qu’on a progressé entre le premier et le dernier atelier. Forcément, parce que les profs apprennent en enseignant ! C’était super.

K.J. : Je n’avais pas une grande expérience de travail avec des enfants aussi jeunes. C’est vrai que c’est un challenge, mais comme nous avons nous-mêmes des enfants, c’est tellement beau de pouvoir travailler avec ce genre de public, et on aime beaucoup ça ! C’est une chance de pouvoir partager un moment de musique avec eux, même si tout va très vite, puisqu’on a entre vingt et trente minutes avec chaque groupe. Mais parfois, seulement bouger avec la musique, d’écouter quelque chose qu’ils n’ont pas l’habitude d’entendre et d’un musicien qu’ils ne connaissent pas, ça fait du bien et ça peut parfois créer un déclic chez certains enfants.

T.S. : J’ai déjà pu jouer du saxophone avec une puissance sonore très basse à des nourrissons de trois ou quatre mois. Ils écarquillaient les yeux, remuaient et essayaient de toucher l’instrument. J’ai véritablement ressenti à ce moment-là à quel point la musique était un instrument de communication avec tous les publics. C’est assez extraordinaire.

 

  1. Pensez-vous que la réalisation des ateliers pédagogiques de La Belle Saison génère des enrichissements mutuels entre les jeunes enfants et vous ?

T.S. : On a assez peu de retours après les ateliers car on revoit rarement les gens que l’on a pu rencontrer, ou bien plus tard. C’est le cas notamment par rapport aux enfants, parce qu’on les quitte et on ne les reverra que trois mois plus tard. En général, ils ont oublié entre temps, ou ils se souviennent de nous assez confusément. Comme je l’ai dit, la réaction est immédiate, et c’est ce retour-là qui est important avec les jeunes enfants.

 

  1. Et concernant les élèves de la classe jazz du conservatoire de Coulommiers ?

T.S. : Comme je viens une fois par mois pour faire travailler les étudiants du département jazz du conservatoire, là c’est clair qu’il y a un contact. Cela crée une relation de confiance, une complicité, des connivences et de plus en plus de proximité. Je pense que tout cela est bien organisé puisqu’on va vers un concert de restitution à la fin de la saison qui va être une forme d’ « Acme ». Ils auront bossé pour ça, et ils jouent mes compositions. Et entendre mes morceaux joués par un grand ensemble comme ça, ça me met beaucoup de pression. Et même s’ils n’ont pas un niveau professionnel, il n’empêche qu’ils jouent mes trucs et puis moi j’essaye de leur insuffler de l’énergie, et ils m’en donnent aussi, et ça donne quelque chose de très fort. Sans avoir à fouiller plus loin psychologiquement, on partage un truc fort ensemble, parce qu’on joue de la musique ensemble. La musique se charge de tout, elle nous dépasse. Quand elle nous émeut, quand on ne s’y attend pas, quand elle crée des liens entre les gens. C’est étonnant ce que la musique peut susciter, la puissance que ça peut générer, quel que soit le niveau auquel on la pratique. La musique est magique. Non ?

K.J. : Totalement.

 

  1. Vous accordez donc une grande importance à l’enseignement et à la transmission. Ces expériences vont-ont elles beaucoup apporté, et changé votre manière de jouer ?

T.S. : Je trouve que l’on apprend beaucoup en enseignant. On tire toujours des déductions des cours que l’on donne. D’abord, quand on veut faire travailler quelque chose à quelque chose à quelqu’un (un morceau, un standard, une harmonie ou autre), on le travaille et on y pense, donc on se met dedans. Au total ça nous fait progresser nous aussi. Quand j’apprends à des enfants comment se placer sur la clarinette pour qu’ils soufflent comme il faut, ou si Karl fait un cours de batterie, on doit retravailler notre geste de base. Donc en étant enseignant, tu progresses autant qu’en étant élève.

K.J. : Pour moi, ce n’est pas juste progresser en musique, mais être un humain qui a un contact et qui s’enrichit en travaillant avec les autres. Les ateliers avec les enfants comme ce matin, c’est une nouvelle expérience pour moi. A chaque fois qu’on accumule ce genre d’expérience, et qu’on ose faire quelque chose de différent et en allant vers l’inconnu, c’est là qu’on s’enrichit dans l’enseignement et dans la vie.

T.S. : C’est aussi ça qui est génial, c’est de ne pas savoir. Si tu sais déjà exactement ce que tu vas faire au cours… Je connais des gens qui font la même chose depuis des années. Même dans le cadre des concerts avec Archipel, même si l’on joue toujours les mêmes morceaux, il se passe toujours des choses que l’on ne soupçonnait pas. C’est parce qu’il y a une mise en danger que c’est intéressant. Pour l’enseignement c’est pareil. Ce matin, je me sentais en danger en arrivant.

K.J. : C’est une forme d’improvisation en fait.

T.S. : On est toujours sur un fil, mais c’est génial. C’est ce qui est excitant, ce qui donne envie !

K.J. : J’ai eu un petit coup de pression hier soir. J’avoue que je me suis demandé ce que ça allait être avec les enfants puisque je n’avais pas d’expérience avec les tout petits. Je ne savais pas ce qu’ils sauraient faire. J’avais une petite idée de ce que j’allais proposer : qu’on se mette en cercle, qu’on tape dans les mains en rythme. Mais finalement on improvise beaucoup.

T.S. : C’est toujours un mélange de ton expérience et d’adaptation permanente à ce qui va se passer. Un peu comme quand tu arrives dans un nouveau groupe en fait.

 

  1. Pensez-vous qu’il soit plus difficile de transmettre la musique classique que le jazz ?

T.S. : Pour moi c’est exactement pareil. J’ai un son de clarinettiste classique et c’est un son que je n’ai jamais oublié. Et plus j’avance, et plus je me rends compte que jouer du classique ou du jazz, ce n’est pas si différent. Déjà, sur le fond de la musique elle-même, jouer du Mozart ou du Charlie Parker c’est pareil. Évidemment, ce n’est pas la même musique ni le même placement rythmique, il y a beaucoup de choses qui divergent de ce point de vue-là. Mais il s’agit toujours de partir de quelque chose et de le rendre vivant, expressif et bouleversant, ou alors très ennuyeux. Il y a mille façons de jouer une partition de Mozart, et quand on improvise sur un standard de Parker, on n’est pas forcément plus libre. Quand on joue du jazz, on a des références culturelles, des centaines de disques, des phrases d’improvisation qui sont des tics et des influences qui nous construisent en même temps qu’elles nous emprisonnent. Il faut aussi apprendre à se libérer. Le jazz comme le classique ont une histoire et des canons stylistiques dont il faut apprendre à se libérer ; et pour l’enseignement c’est pareil !

 

  1. C’est-à-dire ?

T.S. : Je pense que notre première mission d’enseignant, à partir d’un certain niveau, c’est de transmettre une culture. D’écouter de la musique, voir des concerts. L’autre chose fondamentale, c’est l’engagement, la ferveur et le désir que l’on essaye de susciter.

 

  1. Et demain ?

T.S. : Tout ce que vous voudrez ! On est très contents d’être là, on travaille toujours dans de bonnes conditions. Ce genre d’initiative pédagogique au long cours dans la saison, c’est très constructif. C’est la première saison où on a des interventions régulières en jazz, même si cela existait déjà pour la musique classique.